lundi 6 mars 2017

La carte de France de Cassini

Carte d'assemblage

Nous vous proposons actuellement à la librairie un ensemble conséquent de feuilles de la carte de la France dite  "Carte de Cassini".
Superbe ensemble de cette carte publiée entre 1756 et 1815 dont le tirage était de 200 à 500 exemplaires selon les feuilles. La carte complète comprend 182 feuilles.
Les exemplaires en beaux coloris d’époque sont rares.
La carte de Cassini (des Cassinis devrait-on dire puisque plusieurs générations de géographes du même nom se sont succédées dans cette entreprise.) est la première carte française réalisée par triangulations primaires et secondaires à partir de relevés géodésiques ce qui lui confère la plus grande précision possible techniquement pour l'époque. Elle ne sera remplacée qu'en 1860 par la carte d'état major.

Vous trouverez tous les renseignements sur cette entreprise cartographique, ainsi que les éléments bibliographiques sur cette page de l'EHESS ici.

Carte des environs des Paris 
en 9 feuilles (dont 8 en couleurs)
1200€


Cartes en couleurs
280 € pièce (sauf exception)


Cartes en noir et blanc
140 € pièce (sauf exception)


jeudi 15 octobre 2015

Une petite sélection d'ouvrages 
dans laquelle vous croiserez un Dingo, croqué par Bonnard, Mallarmé qui s'envoie en l'air avec un corbeau, un manuel pour la taille des pierres (volcaniques d'Auvergne de Lacoste) et bien d'autres choses....mais pour cela, soyez curieux....

Notre nouvelle liste disponible uniquement en ligne.

Pour la consulter, cliquez sur la couverture ou sur l'un des deux liens ci-dessous.

mercredi 4 mars 2015

Edmund Dulac (1882-1956) et l'Orient des rêves

Edmund Dulac à son bureau de travail en 1952

L'arrivée sur nos rayons de deux ouvrages illustrés par Edmund (ou Edmond) Dulac me donne l'occasion de revenir ici sur un artiste de talent relativement peu connu en France si ce n'est des....philatélistes.

Ces deux ouvrages : Contes des mille et une nuits et Princesse Badourah sont disponibles sur notre site en suivant ce lien

En effet, malgré une production abondante dans le domaine de l'illustration, son nom reste moins connu que son exact contemporain Arthur Rackham.

Edmund Dulac est d'abord né Edmond car cet illustrateur d'"Illustrated gift book" - livre de présent illustré- une spécialité anglaise au même titre que le "Christmas Pudding",  est tout ce qu'il y a de plus français. Né à Toulouse en 1882, il y poursuit ses études de droit (pour faire plaisir à papa) tout en suivant les cours des beaux-arts jusqu'en 1900. A partir d'octobre de cette année il abandonne son  droit pour ne plus se consacrer qu'à l'art. En 1903, suite à une petite bourse obtenue avec une seconde place lors d'un prix de peinture, le prix Suau, il part pour Paris poursuivre ses études d'Art. Mais l'Académie Julian, sous la férule du peintre académique Jean-Paul Laurens, le déçoit vite. C'est à cette période qu'il commence à se passionner pour l'Angleterre et ses dandys, apprend la langue de Shakespeare et anglicise son prénom en Edmund.

Fin 1904, il part pour l'Angleterre.

Dès 1905, il obtient son premier contrat d'illustrateur avec l'éditeur J.M. Dent, pour illustrer de 60 planches les 10 volumes des œuvres complètes des sœurs Brontë. Fort de ce premier succès, les portes du Pall Mall Magazine pour lequel collabore Arthur Rackham, lui sont ouvertes.
En 1907, par l'intermédiaire des Leicester Galleries alors dirigées par Ernest Brown & Philipps, grandes galeries présentant régulièrement à la vente les planches originales des illustrateurs à succès comme Rackham, il obtient un contrat d'exclusivité avec l'éditeur Hodder & Stoughton. Le premier ouvrage dont on lui demande l'illustration sera "Stories from the Arabian nights", dont le but avoué est de concurrencer "Peter Pan dans les jardin de Kensington", illustré par un certain...Rackham.

Contes des mille et une nuits 1907

L'éditeur Piazza achète les droits pour la France dès la publication en Angleterre, opération que renouvellera l'éditeur français pour de nombreux autres titres.


Contes des mille et une nuits 1907
En 1908, pour le même éditeur, il illustre La Tempête de Shakespeare tandis que chez Heinemann, son concurrent, est publié Le Songe d'une nuit d'été par Rackham.

La Tempête 1908

La Tempête 1908

L'année suivante, il revient à son Orient de rêve pour les Rubáiyát d'Omar Khayyám en proposant 20 planches d'une lumineuse douceur.

Rubáiyát d'Omar Khayyám 1909
A titre personnel, 1909 marque sa rencontre avec Elsa Arnalice Bignardi qui devient son épouse en 1911 (il s'était déjà marié une première fois de manière éphémère à une américaine en 1903).
Les illustrations les plus célèbres de Dulac voient le jour en 1911 avec la publication des Contes d'Andersen. En 1912, il devient l'un des dessinateurs de Gift books, les plus connus et les mieux payés. Le 17 février, il est naturalisé britannique.

La petite sirène 1911
L'année 1913 est marquée par la publication des Cloches et autres poèmes d'Edgar Poe. La réception critique est mitigée : Cet ouvrage est peut-être l'un des plus sombres, des plus nocturnes de Dulac...l'un des plus beaux selon nous.

Les Cloches d'Edgar Poe 1913

Les Cloches d'Edgar Poe 1913

Les Cloches d'Edgar Poe 1913

Les Cloches d'Edgar Poe 1913

Il renoue en 1914 avec la lumière de l'Orient et un nouveau conte des mille et une nuits : La Princesse Badourah. Fortement influencée par la miniature chinoise et persane, la peinture de Dulac se veut moins figurative, plus décorative, dans ses fonds afin de faire ressortir davantage les figures. Les personnages évoluent dans une atmosphère de rêve, impalpable : Un orient de rêve, tout en lumières, en scintillements d'or et de pierres.

Princesse Badourah 1914

Princesse Badourah 1914

A l'automne 1913, invité par l'un de ses mécènes, Edmund Davis, il effectue une croisière d'un mois et demi en Méditerranée, croisant la Corse, Corfou, la Sicile, la Grèce dont il visite Delphes et Athènes, revenant par Tunis. Ce voyage lui est une révélation, une véritable initiation aux couleurs et à la lumière orientale qui jusqu'alors n'avaient été qu'imaginées. Cette lumineuse épiphanie se retrouve dans ses illustrations du Sindbad le marin, publié en 1914.

Sindbad le marin 1914
La première guerre mondiale arrive et Dulac met son talent au service de la Croix Rouge Française qui a un comité à Londres. Il dessine un timbre au profit de la Croix rouge et fait publier à ses frais un ouvrage reprenant des illustrations déjà utilisées pour d'autres livres : Edmund's Dulac picture book for the French Red Cross. Malheureusement le prix de cet ouvrage étant très bas, les droits perçus sont très faibles. La production des très beaux ouvrages entièrement illustrés par Dulac se ralentit de fait pendant cette période de guerre. Celui-ci poursuit néanmoins ses activités en réalisant des caricatures ou des affiches. Il illustre également quelques contes. Le conflit s'enlisant, Dulac et sa femme sombrent dans des épisodes de dépression. "Je n'ai rien de bien heureux à te dire. Le bon temps est derrière nous" écrit-il à un ami.

Les Leicester Galleries lui proposent en 1916 de réaliser des illustrations pour des contes russes dont les originaux seront vendus dans ces galeries. Craignant la monotonie du sujet, Dulac étend la proposition aux nations alliées et illustre des contes russes mais aussi Japonais, Anglais, Hollandais, Français, Irlandais, Serbes, Italiens qui seront publiés par Hodder & Stoughton. Ainsi naissent les Contes des nations alliées ("Edmund's Dulac Fairy Book, Fairy Tales of the the allied nations") dont Piazza publie la version française dès 1917.
Contes des nations alliées 1917

Contes des nations alliées 1917

Contes des nations alliées 1917

C'est durant cette période de "vaches maigres" éditoriale qu'il fait une rencontre de premier plan : sollicité pour la réalisation de décors et de costumes de théâtre, il entre en relation avec W.B. Yeats, alors le plus important auteur de langue anglaise. Cette première rencontre l'amène à faire la connaissance d'Ezra Pound ou Charles Ricketts. Une pièce de Yeats avec décors et costumes de Dulac étant montée à New York, Martin Birdaum, marchand d'art américain en profite pour organiser la première exposition consacrée à Dulac outre-Atlantique en novembre 1916.

Pendant ces années de guerre, il réalise un certain nombre de portraits mondains lui permettant de survivre financièrement, les éditeurs étant restreints par l'approvisionnement en papier et les risques de bombardements sur Londres. Il collabore également à la revue The Outlook, fournissant de nombreuses caricatures. Sa femme s'enfonçant toujours plus dans la dépression et face aux risques bien réels de la vie londonienne, il accepte la proposition de son ami et mécène Edmund Davis de venir vivre dans l'une de ses demeures dans le Surrey, un comté dans le sud ouest de Londres. Il se rapproche ainsi de son ami Yeats et de son compatriote Jean de Bosschère.

Influencé par son voyage en Grèce, par la montée de l'esthétique Art Déco et sans doute également par les rigueurs de la guerre, le trait de Dulac se fait plus incisif. Ainsi, publié en 1918 par son éditeur habituel, paraît Tanglewood Tales de Nathaniel Hawthorne, repris en France chez Piazza sous le titre de La Toison d'or, contes de la Grèce ancienne, avec une adaptation de Charles Guyot.


Tanglewood Tales 1918

La paix enfin revenue, le monde a changé ;  les goûts et les lecteurs aussi. Le temps des somptueux Gift books est terminé et Au royaume de la perle de Léon Rosenthal, d'abord publié en France se vend finalement assez difficilement en Angleterre, édité cette fois par James Nisbet et non ses éditeurs habituels.
Au royaume de la perle 1920

Séparé de sa femme à partir de 1923 et vivant avec une nouvelle compagne, Helen Beauclerk, mélomane, musicienne ayant suivi les cours du Conservatoire à Paris et auteure de roman, il consacre l'essentiel de ses activités aux arts décoratifs, créant affiches, décors, costumes. Féru de musique exotique et lui-même musicien, il aurait suggéré quelques thèmes extrême-orientaux à Puccini pour Turandot lors de leur rencontre en 1920.

Au cours des années 20 et 30, son travail d'illustrateur se fait ponctuel au profit de travaux relevant d'avantage du Design. Il collabore  à peu près régulièrement avec l'American Weekly, journal américain qui lui permet d'avoir des revenus réguliers.
En France, son nom reste lié à la philatélie car dès 1940, les services du Général de Gaulle lui demandent de dessiner des timbres pour les territoires non occupés et les zones libres. Sa Marianne au bonnet phrygien date de 1942 et sera reprise en 1944.


Si ce n'est quelques commandes d'illustrations, assez secondaires tant sur le plan de la quantité que de la qualité (On notera tout de même une édition illustrée de l'île au trésor), Dulac ne fera plus guère d'ouvrages illustrés abondamment.
Il meurt à 70 ans en 1953, à Londres, après avoir dansé sur un air de Flamenco.

Cette esquisse biographique très lacunaire a été rédigée à l'aide de l'ouvrage de Pierre Nouilhan "Edmund Dulac 1882-1953 de Toulouse à Londres" Editions du Rouergue 2008

jeudi 5 février 2015

Fantasmagoriana

Petite pub gratuite et complètement désintéressée pour notre ami et collègue Florian Balduc, Librairie d'Otrante, qui vient de nous offrir une très belle réédition de Fantasmagoriana...



Nous avons le plaisir de vous annoncer la parution de :

Fantasmagoriana, ou recueil d’histoires d’apparitions de spectres, revenants, fantômes, etc.

Une des sources d’inspiration pour Frankenstein.

« J’ai passé l’été de 1816 dans les environs de Genève. C’était une saison froide et pluvieuse et, le soir, nous nous rassemblions autour d’un bon feu de bois, et nous distrayions parfois de quelques histoires de fantômes allemandes que le hasard plaçait entre nos mains. La lecture de ces contes éveilla en nous le désir enfantin de les imiter. » (Mary Shelley, préface de Frankenstein, 1818)

Alors qu’il est cité par Mary Shelley dans ses préfaces de Frankenstein de 1818 et de 1831 (et que deux des nouvelles sont clairement décrites dans cette dernière) et également mentionné dans presque tous les ouvrages critiques, ce recueil de nouvelles reste, à part la rare édition originale de 1812, totalement introuvable.

Il s’agit donc ici de la première réédition de ce recueil de huit nouvelles. Enrichie d’une courte notice, chronologie, réception de l’ouvrage au Mercure de France, ainsi que de l’essai publié en 1824 par Mary Shelley dans le London Magazine : On Ghosts.

Sans rien dévoiler du contenu, les deux nouvelles mentionnées par Mary Shelley sont Les portraits de famille et La Morte fiancée. Mais il serait sans doute dommage de choisir ce mode de lecture sélectif pour découvrir le recueil, les huit nouvelles choisies par Eyriès pour composer son recueil obéissant véritablement à une logique, avec une entrée et une sortie…

Table des matières :

Préface du traducteur (1812)

L’Amour muet
Les Portraits de famille
La Tête de mort
La Morte fiancée
L’Heure fatale
Le Revenant
La Chambre grise
La Chambre noire

Notice
- Essai de définition
- De Fantasmagoriana
- De Frankenstein
- Mercure de France
- Mary Shelley, On Ghosts

Chronologie

Un volume in-8 (240x160). XII, 221 pp., 2 ff.n.ch.
Broché, sur Olin regular, sous couverture beige rempliée.
Prix : 24 €

Frais de port sous emballage livre cartonné en sus : pour la France 6 € en envoi ordinaire, 8 € en colissimo (nous contacter pour les envois à l’étranger).

L’ouvrage est dès à présent disponible, règlement à la commande.

Nous contacter par mail pour tout renseignement complémentaire ou pour les modalités de paiement : librairieotrante@yahoo.fr

Commandes à adresser à :

Librairie d'Otrante - Florian Balduc
Le Coudray
61230 La Fresnaie-Fayel
+33 (0) 2 33 67 26 43
+33 (0) 6 79 35 90 89
librairieotrante@yahoo.fr

Membre du SLAM et de la LILA

mercredi 7 janvier 2015

La bibliophilie selon Eugène Rodrigues (Erastène Ramiro)


Eugène Rodrigues-Henriques, plus connu sous le pseudonyme d'Erastène Ramiro (1853-1928), avocat, bibliophile et auteur des premiers catalogues raisonnés de l'oeuvre de Félicien Rops avait toutes les conditions requises pour nous donner sa définition de la bibliophilie.

Cette vision, il l'offre en guise de préface dans un livre de conte, un livre d'artiste avant l'heure : les  Histoires et aventures de Hans Christian Andersen.

Publié et illustré par Alexandre Lunois à Paris en 1909 et d'un tirage plus que limité (146 exemplaires), cet ouvrage, outre une traduction inédite des textes par l'épouse de Lunois, offre une vision de ce qui pouvait se faire de plus réussi dans le domaine de l'illustré au début du XXème siècle...mais je laisse la parole à Maître Rodrigues-Henriques

Voici un livre de bibliophile !

Regardez-le.

Ils sont rares !

Et je m’explique.

Certes ce n’est pas que la matière manque : depuis l’invention de l’imprimerie nulle époque ne fut plus féconde que la nôtre en publications de luxe.

Après le XVIIIe siècle qui, tout entier, a produit une vingtaine d’ouvrages dédiés à l’orgueil des Fermiers Généraux, chacune des trente dernières années du dix-neuvième a vu naître autant de volumes issus des mêmes ambitions. Le vingtième a renchéri. Il n’est pas de petit éditeur qui n’offre à son « client » quelque in-8° à 500 Fr. la pièce. Pas de petit bourgeois qui ne se pique d’exhiber, après-dîner, son exemplaire exceptionnel, avec« les tirages à part» ! Le livre somptuaire se rue en phalanges serrées sur le modeste rentier comme sur le millionnaire.

Il serait périlleux de le confondre avec le livre de bibliophile.

Presque tous les livres illustrés des 15e, 16e et 18e siècles sont des livres de bibliophile. La typographie de ces temps lointains, maniée par des artisans de génie, s’adressait uniquement à une élite éclairée et difficile.

À bon droit fut-il maintes fois affirmé que l’aurore de l’Imprimerie éclaira son apogée. Il semble improbable que jamais apparaissent des livres supérieurs à la  Chronique de Nuremberg, au Songe de Poliphile, aux Grandes Heures d’ Antoine Verard. Mais ces perfections de la première heure n’ont point barré la route à une haute et féconde émulation.

Que les « emblèmes » du XVIe siècle et les élégances du « Petit Bernard » manquent de souffle, se rétrécissent en maigreurs maladives, ou se gonflent en bouffissures peu solides, il n’importe.

C’était assez, pour l’art, d’avoir secoué le Gothique en faveur d’une Renaissance, même si celle-ci fléchissait trop tôt. L’effort était loyal, l’ambition noble, le résultat franc. Point n’en faut plus pour honneur sauf.

Rien à dire du XVIIème siècle, resté, en cette matière, stérile.

Mais quel feu d’artifice de Louis XV à la Révolution !

Papiers, textes, dessins, gravures, décorations, tout est transformé, repris en sous-œuvre, rajeuni, renouvelé, paré de neuf, mis au goût du jour, exquis.

Une esthétique du livre imprévue s’impose.

Des artisans doués d’un instinct décoratif extraordinaire combinent leurs efforts pour échafauder un frontispice, ériger un fleuron, souder un cul-de-lampe. Gravelot, Boucher, Eisen, Cochin, Moreau le jeune, Marillier, Choffard, stimulés par des éditeurs audacieux et avisés, adaptent généreusement des trésors d’illustration à toute une littérature qu’ils savent enrichir, sans rien emprunter à leurs illustres devanciers. Il serait malaisé de relever une faute technique dans les Contes moraux de Marmontel, les Molière, les Contes de La Fontaine des Fermiers généraux, les Fables du même avec les compositions d’Oudry, les Baisers de Dorat, les Chansons de Laborde, et même les Métamorphoses d’Ovide traduites par l’abbé Bannier. Tout y est sans défaut.

Paix aux soixante-dix premières années du XIXème siècle, pour leur bonne volonté !
Après les épouvantes, les ruines et les massacres de la Révolution et du Premier Empire, on peut s’étonner de voir pousser sur le Romantisme les vignettistes de la Restauration et de Louis-Philippe. Leurs bons petits bons bois naïvement épars à travers des justifications indécises, ou leurs gravures sur acier écrasant des papiers, fertiles en cryptogames, témoignent d’un oubli résolu des règles élémentaires avec une saveur, un peu enfantine, non dépourvue de charme.
Même si ça et là un livre complet, comme les Portes de fer, les Chansons populaires de la France, ou les Contes Rémois, renoue la chaîne des grandes traditions et prépare un avenir…


L’ « Avenir » se déchaîne à partir de 1875. C’est un torrent, une avalanche, un déluge de livres nouveaux, qui se répandent dans le sillage des illustres bibliophiles de cette époque fameuse. Libraires et compagnies d’amateurs rivalisent de zèle à la recherche d’un renouveau. Une école de collectionneurs de livres contemporains se crée, soigneusement dressée, éduquée, alimentée par quelques négociants, et les usines de beaux livres surgissent à foison.

Dieu me garde d’en méconnaitre les intentions excellentes, les tentatives louables et même les résultats utiles. Là se place le point de départ de l’étonnante librairie actuelle qui, à si bon compte, offre au public de si jolies choses. Dans quelle mesure cette librairie « populaire » doit-elle ses progrès à la librairie de luxe ? Je n’oserais le rechercher ? Il me plait cependant d’espérer que l’amélioration de quelques papiers, une juste ordonnance de la décoration, le chatoiement des couvertures se sont parfois inspirés des volumes tirés à petit nombre…Toutefois la réciproque ne serait pas insoutenable !...qu’importe ? Le certain, c’est que pour trois francs, là, et même pour quatre-vingt-quinze centimes, ici, « l’amateur » peu fortuné trouve la joie d’un livre avenant. Et cela est un progrès admirable…

Mais cela ne suffit pas.

Au dessus des bons livres ordinaires, propres à stimuler l’appétit du public sous une forme décente, il est nécessaire que se dressent de vrais beaux livres, pour de vrais bibliophiles !

N’est pas tel qui veut.

Pas de spectacle plus triste, à nos yeux, que la vente après décès de certains « amateurs », où reparaissent, en rangs serrés, tous les livres publiés au cours de leur carrière. Plutôt que de risquer une omission fâcheuse : l’oubli du livre dont la cote montera demain ! ils ont tout pris, tout avalé, tout entassé ; exhibant, à l’occasion, le livre « dont on parle », cachant et reniant, au besoin, les autres ; dociles au marchand, craintifs à la critique, esclaves de la mode, impuissants, neutres !

Ces gens généralement distingués, spirituels, charmants, courtois, bons, ne sont pas des « bibliophiles ». Citoyens recommandables qui font aller le commerce ? Soit ! Mais que voilà un rôle médiocre pour celui-là qui aurait dû commander en chef, et n’accorder une faveur difficile qu’aux œuvres les plus parfaites. Tels que les boulevardiers dont la poignée de main trop familière étreint également tout camarade de rencontre, leur geste banal resta constamment ignorant des sélections voulues et nécessaires. Destinés à la haute mission de collectionneurs de livres, ils ont réduit leur tâche à celle de…collecteurs !

C’est tout à fait insuffisant.

Malheur à qui les imitera !

En bibliophilie, le devoir professionnel demande de regarder, d’étudier, de juger et de choisir.

Est-ce donc si difficile !
Non ! Mais encore faut-il essayer !
Le champ est vaste et il existe de beaux livres en tous genres. Que l’illustration soit abondante ou brève, que le noir ou la couleur émaillent les pages, que les marges s’étalent ou se rétrécissent, peu importe ! Mais ce qu’il est indispensable de discerner c’est si un volume, par quelque signe précis, échappe à la vulgarité de l’industrie et se rallie aux choses de l’art.

De tous côtés affluent des livres sans défauts matériels. Papier du pur fil,  impressions en caractères neufs,  images abondantes adroitement habillées… ces mérites suffisent-t-ils à constituer un objet d’art ? Non ! Créer un objet d’art exige d’abord un artiste, dirait Monsieur de la Palisse.

Moi aussi ! Et j’aurai tout le monde avec moi !

Mais si l’on vient à peser le mot et la chose, les malentendus commencent. Trop de gens sont sacrés artistes, en notre matière, qu’il faudrait ramener au rang de passables ouvriers. Artisans consciencieux très aptes à mettre au point des livres honorablement corrects et non à tailler le morceau brillant qu’attendent les grandes bibliothèques.


Le livre de bibliophile doit revêtir un caractère propre, une physionomie personnelle, une allure spéciale. De la foule des livres honorables il émergera sans effort, captivera l’œil du vrai connaisseur comme certains types de femmes dans une compagnie élégante. Mais oui, là aussi toutes les toilettes viennent des bons faiseurs, les pierreries sont vraies et les manières  élégantes. Combien de salons cependant faut-il parcourir pendant la «saison » pour rencontrer une créature humaine privilégiée, vers laquelle, instinctivement, l’homme se retournera fouetté par une surprise de beauté ?

Point d’œuvre d’art sans beauté ! Point de beauté artistique sans les rehauts de l’originalité !

Et alors, nous conviendrons volontiers que la confection d’un livre présente une double difficulté : l’ordonnance des éléments matériels et le choix du décor ; une erreur de typographie le déshonore aussi sûrement qu’une maladresse d’illustration.

Est-ce à dire que, pour équilibrer une page estimable, vous exigiez du génie ? Tant s’en faut ! Une parcelle d’invention suffit.


Un détail, minime en apparence, marquera parfois une étape heureuse dans cette poursuite de l’inédit.


Le renouveau des types typographiques si difficiles à faire évoluer entre la monotonie des formes trop vues et les incohérences des tentatives insuffisamment étudiées, marchera toujours en tête de ces excursions vers le progrès. Mais, aussi, l’ajustage ingénieux d’un titre courant ou sa suppression, la place d’un numérotage, l’interlignage  opportun, la couleur des initiales, un parti pris dans les alinéas jettera souvent dans un plat fade le condiment  subtil propre à ravir les gourmets.

Juger des illustrations comporte des difficultés supérieures. Le maquillage des femmes n’est rien, comparé à la tromperie dans les livres bien fait avec des matériaux médiocres. Point de mirage plus dangereux pour le bibliophile ! Et ces livres là sont légions qui vous guettent au coin des boutiques, coquettement habillés, ficelés, parés, malins montrant un bout d’image comme d’autres lâches un coin de peau, clignant de l’œil et prometteurs d’agrément.

Faut-il leur tourner le dos ?

Gardez vous en bien !

Que chacun prenne son plaisir où il trouve ! Mais qu’il ménage son admiration.

Hé ! Oui ! La chair est faible ! Quel homme n’a trouvé des douceurs auprès de telles personnes sans éclat, dont le succès fut d’offrir, avec une allure bonne fille, des charmes dépourvus de lignes académiques, opportunément ? Ainsi viennent sournoisement les petits livres rondouillards ! Accueillez bonnement leur bonhomie si leur allure est bonhomme ; souriez de leurs prétentions si ils font les pédants ; et passez-en votre envie !

Mais en jouissant de votre emplette ne faites pas le malin parce que vous auriez un « État» de plus que les camarades. Ce feuillet témoignera peut-être que vous avez versé un supplément appréciable dans la poche de l’éditeur, mais que vous possédiez un exemplaire supérieur ? Non ! Ce n’est pas à l’épaisseur que se jauge la qualité des livres. Aussi, quand vous vous serez diverti en feuilletant votre recueil d’images, ouvrez votre meuble, et posez l’objet doucement sur l’étagère du  fond. Quant à la place d’honneur, gardez là pour des joies plus durables et reprenez la chasse dure et passionnante du livre de  bibliophile. Ils sont rares ! Disais-je en commençant, mais encore assez nombreux pour que l’aurore du XXe siècle en illumine une pléiade éclatante. Il ne m’appartient pas d’en désigner des exemples. Que chacun suive son instinct. Mais j’ai le droit d’affirmer qu’on trouvera les meilleurs parmi ceux qu‘illustra directement la main de l’artiste. Toute reproduction, si habile soit-elle, laisse place à un risque d’interprétation qui toujours déforme quelque chose. Encore conviendrons-nous volontiers qu’aujourd’hui certains maîtres du fac-similé rappellent, en les dépassant, les Demarteau et les Bonnet. Nul n’atteignit jamais la virtuosité de Bertrand transportant sur le cuivre des aquarelles inquiétantes de Rops, ni la précieuse exactitude des quatre frères Beltran fixant Maurice Denis parmi les belles pages de la« Vita Nova » ni les demies-teintes de leur père incrustant dans le bois un lavis de Constantin Guy ? Mais cette concession faite à des talents spéciaux, nous maintenons qu’il leur faut céder le pas à l’illustration originale. Et, là même, il convient de signaler une élite. C’est l’ouvrage choisi, aimé, choyé, caressé, paré, décoré, édité par illustrateur lui-même, à ses risques et périls, loin des pressions de l’éditeur, pour sa propre joie. Voilà la fine fleur des livres de bibliophile, parce que celui-là est essentiellement, livre d’art ; et il est livre d’art parce qu’il est intégralement œuvre d’artiste. Tout est là !

Peu m’importe que des professeurs y relèvent amèrement quelque dédain des règles fondamentales ou le mépris d’un certain« bon goût» suivant la formule ; licence techniques ou hardiesse d’allure ne changeront rien au principe. Des détails de métier n’altèrent point une œuvre d’art.


Aussi ai-je vu naître avec délice le présent livre. Marchant sur les traces généreuses des Lepère, des Louis Legrand, des Jeanniot, voici que Lunois se dévoue aux bibliophiles ! Combien nous devons faire fête à ces grands artistes, lorsque pour notre joie, ils se mettent à l’ouvrage et renoncent, durant de long mois, aux éclats d’une gloire déjà sûre, au charme du travail familier ! Si dur est ce travail d’illustrateur, avec des compensations si modeste ! Bien peu, même parmi les plus érudits amateurs de livres, soupçonnent l’effort d’imagination, la tension d’esprit, les difficultés d’exécution, le travail manuel, les tortures morales d’un illustrateur consciencieux.  À peindre un tableau, à dessiner une lithographie, à mordre un grand cuivre, l’artiste gagne plus en quelques jours qu’à se courber, pendant un an sur des vignettes. Aussi lorsque que la fierté instinctive et supérieure d’un artiste véritable le pousse un jour à parer l’écriture et la pensée d’un écrivain favori, nul doute que le travail aussi spontanément entrepris porte l’empreinte de cet effort désintéressé qui marque noblement les œuvres capitales.

Et c’est pourquoi je me suis pris de si vive sympathie pour la jolie chose qu’il m’est permis de présenter à mes frères et amis, les vrais bibliophiles.


Ici tout commande l’attention, et si j’obéissais à mon  instinct, combien je m’attarderais volontiers à détailler les mérites dont j’ai subi l’enchantement. Une pudeur me retient : une crainte aiguë de mériter le reproche que j’ai adressé à tant d’autres pour, en tous sens, en toute matière, en tout lieu de m’avoir imposé, sous couleur de critique artistique et littéraire, leur goût leur choix et leurs jugements. Que de fois, en admirant la science, l’érudition, le discernement, la dialectique, la méthode, l’analyse, la synthèse, la logique invincible de ces hommes d’élite, je les ai maudit ! En me comblant de leur  supériorité  ne me privait-il pas  de la plus intime joie, celle de découvrir seul les trésors qu’ils répandaient si copieusement à mes pieds ! C’est trop, j’en aurais peut-être négligé les neuf-dixième, et à tort ; mais combien la chasse personnelle eu réjouit davantage les secrets amours-propres de ma perspicacité ! Et voilà pourquoi je me fais scrupule d’imposer à personne mes plaisirs, certain qu’un avertissement suffit à ceux que j’avise, pour que, lancés dans le bon sentier,  ils cueillent seuls et à leur gré, les fleurs du chemin.

Qu’il me soit permis, cependant, de signaler combien ce livre marque une étape importante dans les visions de Lunois. Brûlé depuis dix ans par le soleil brutal de notre Afrique, le voici qui va se rafraîchir dans les glaces de la Scandinavie, abandonnant, tout l’or du désert Libyque ! Il lâche les mauresques et Carmen pour les  sirènes, les cigognes et les kobolds ! Andersen et son pays ont conquis l’homme des  oasis !

Soyons justes : j’imagine qu’une complice a favorisé la capture. La compatriote de l’écrivain, qui avait entrepris de le traduire aux côtés de Lunois, prêtait certainement au compteur norvégien des grâces toutes spéciales. Au risque d’être indiscret je sens bien que cette collaboration intime aida puissamment l’artiste appuyé sur son épouse à conduire son rapport.
Aussi bien, en changeant de milieu, Lunois  a tout métamorphosé en sa manière.

Que nous voici loin de ces fameuses lithographies aux couleurs vives ! Non seulement ils les abandonnent, mais, par un coup d’audace, bravant toutes les traditions, il plante la tache d’une eau forte franche au milieu d’un parterre de bois en couleurs dont il peignit le modèle comme des ailes de papillon, et qui s’éparpillent, tout autour, teintés par l’incision subtile de Mademoiselle Suzanne Lepère, en délicates floraisons d’un idéal printemps. Et cela se tient aussi bellement qu’une masse de sapins sombres surgie de neiges irisées.

Voyez encore où conduit la logique du style : parmi le texte noir, ça et là, passent des mots brillants comme des pierres précieuses. En même temps qu’ils égaient l’aspect de la page, ils y soulignent l’importance du verbe où l’écrivain accentue sa pensée. Et, dans cette littérature, dans laquelle les symboles et les mythes se croisent et se heurtent avec des prosaïsmes de la vie et les truismes d’un bon sens narquois, il arrive ainsi que les idées prennent corps dans une matière de même essence esthétique.

Voilà plus qu’il n’en faut pour donner à ce volume droit de cité parmi les meilleurs et droit d’entrée chez les plus difficiles.

Honneur et merci à Lunois pour nous avoir offert un aspect neuf du vrai livre de bibliophile !


Eugène Rodrigues