mercredi 7 janvier 2015

La bibliophilie selon Eugène Rodrigues (Erastène Ramiro)


Eugène Rodrigues-Henriques, plus connu sous le pseudonyme d'Erastène Ramiro (1853-1928), avocat, bibliophile et auteur des premiers catalogues raisonnés de l'oeuvre de Félicien Rops avait toutes les conditions requises pour nous donner sa définition de la bibliophilie.

Cette vision, il l'offre en guise de préface dans un livre de conte, un livre d'artiste avant l'heure : les  Histoires et aventures de Hans Christian Andersen.

Publié et illustré par Alexandre Lunois à Paris en 1909 et d'un tirage plus que limité (146 exemplaires), cet ouvrage, outre une traduction inédite des textes par l'épouse de Lunois, offre une vision de ce qui pouvait se faire de plus réussi dans le domaine de l'illustré au début du XXème siècle...mais je laisse la parole à Maître Rodrigues-Henriques

Voici un livre de bibliophile !

Regardez-le.

Ils sont rares !

Et je m’explique.

Certes ce n’est pas que la matière manque : depuis l’invention de l’imprimerie nulle époque ne fut plus féconde que la nôtre en publications de luxe.

Après le XVIIIe siècle qui, tout entier, a produit une vingtaine d’ouvrages dédiés à l’orgueil des Fermiers Généraux, chacune des trente dernières années du dix-neuvième a vu naître autant de volumes issus des mêmes ambitions. Le vingtième a renchéri. Il n’est pas de petit éditeur qui n’offre à son « client » quelque in-8° à 500 Fr. la pièce. Pas de petit bourgeois qui ne se pique d’exhiber, après-dîner, son exemplaire exceptionnel, avec« les tirages à part» ! Le livre somptuaire se rue en phalanges serrées sur le modeste rentier comme sur le millionnaire.

Il serait périlleux de le confondre avec le livre de bibliophile.

Presque tous les livres illustrés des 15e, 16e et 18e siècles sont des livres de bibliophile. La typographie de ces temps lointains, maniée par des artisans de génie, s’adressait uniquement à une élite éclairée et difficile.

À bon droit fut-il maintes fois affirmé que l’aurore de l’Imprimerie éclaira son apogée. Il semble improbable que jamais apparaissent des livres supérieurs à la  Chronique de Nuremberg, au Songe de Poliphile, aux Grandes Heures d’ Antoine Verard. Mais ces perfections de la première heure n’ont point barré la route à une haute et féconde émulation.

Que les « emblèmes » du XVIe siècle et les élégances du « Petit Bernard » manquent de souffle, se rétrécissent en maigreurs maladives, ou se gonflent en bouffissures peu solides, il n’importe.

C’était assez, pour l’art, d’avoir secoué le Gothique en faveur d’une Renaissance, même si celle-ci fléchissait trop tôt. L’effort était loyal, l’ambition noble, le résultat franc. Point n’en faut plus pour honneur sauf.

Rien à dire du XVIIème siècle, resté, en cette matière, stérile.

Mais quel feu d’artifice de Louis XV à la Révolution !

Papiers, textes, dessins, gravures, décorations, tout est transformé, repris en sous-œuvre, rajeuni, renouvelé, paré de neuf, mis au goût du jour, exquis.

Une esthétique du livre imprévue s’impose.

Des artisans doués d’un instinct décoratif extraordinaire combinent leurs efforts pour échafauder un frontispice, ériger un fleuron, souder un cul-de-lampe. Gravelot, Boucher, Eisen, Cochin, Moreau le jeune, Marillier, Choffard, stimulés par des éditeurs audacieux et avisés, adaptent généreusement des trésors d’illustration à toute une littérature qu’ils savent enrichir, sans rien emprunter à leurs illustres devanciers. Il serait malaisé de relever une faute technique dans les Contes moraux de Marmontel, les Molière, les Contes de La Fontaine des Fermiers généraux, les Fables du même avec les compositions d’Oudry, les Baisers de Dorat, les Chansons de Laborde, et même les Métamorphoses d’Ovide traduites par l’abbé Bannier. Tout y est sans défaut.

Paix aux soixante-dix premières années du XIXème siècle, pour leur bonne volonté !
Après les épouvantes, les ruines et les massacres de la Révolution et du Premier Empire, on peut s’étonner de voir pousser sur le Romantisme les vignettistes de la Restauration et de Louis-Philippe. Leurs bons petits bons bois naïvement épars à travers des justifications indécises, ou leurs gravures sur acier écrasant des papiers, fertiles en cryptogames, témoignent d’un oubli résolu des règles élémentaires avec une saveur, un peu enfantine, non dépourvue de charme.
Même si ça et là un livre complet, comme les Portes de fer, les Chansons populaires de la France, ou les Contes Rémois, renoue la chaîne des grandes traditions et prépare un avenir…


L’ « Avenir » se déchaîne à partir de 1875. C’est un torrent, une avalanche, un déluge de livres nouveaux, qui se répandent dans le sillage des illustres bibliophiles de cette époque fameuse. Libraires et compagnies d’amateurs rivalisent de zèle à la recherche d’un renouveau. Une école de collectionneurs de livres contemporains se crée, soigneusement dressée, éduquée, alimentée par quelques négociants, et les usines de beaux livres surgissent à foison.

Dieu me garde d’en méconnaitre les intentions excellentes, les tentatives louables et même les résultats utiles. Là se place le point de départ de l’étonnante librairie actuelle qui, à si bon compte, offre au public de si jolies choses. Dans quelle mesure cette librairie « populaire » doit-elle ses progrès à la librairie de luxe ? Je n’oserais le rechercher ? Il me plait cependant d’espérer que l’amélioration de quelques papiers, une juste ordonnance de la décoration, le chatoiement des couvertures se sont parfois inspirés des volumes tirés à petit nombre…Toutefois la réciproque ne serait pas insoutenable !...qu’importe ? Le certain, c’est que pour trois francs, là, et même pour quatre-vingt-quinze centimes, ici, « l’amateur » peu fortuné trouve la joie d’un livre avenant. Et cela est un progrès admirable…

Mais cela ne suffit pas.

Au dessus des bons livres ordinaires, propres à stimuler l’appétit du public sous une forme décente, il est nécessaire que se dressent de vrais beaux livres, pour de vrais bibliophiles !

N’est pas tel qui veut.

Pas de spectacle plus triste, à nos yeux, que la vente après décès de certains « amateurs », où reparaissent, en rangs serrés, tous les livres publiés au cours de leur carrière. Plutôt que de risquer une omission fâcheuse : l’oubli du livre dont la cote montera demain ! ils ont tout pris, tout avalé, tout entassé ; exhibant, à l’occasion, le livre « dont on parle », cachant et reniant, au besoin, les autres ; dociles au marchand, craintifs à la critique, esclaves de la mode, impuissants, neutres !

Ces gens généralement distingués, spirituels, charmants, courtois, bons, ne sont pas des « bibliophiles ». Citoyens recommandables qui font aller le commerce ? Soit ! Mais que voilà un rôle médiocre pour celui-là qui aurait dû commander en chef, et n’accorder une faveur difficile qu’aux œuvres les plus parfaites. Tels que les boulevardiers dont la poignée de main trop familière étreint également tout camarade de rencontre, leur geste banal resta constamment ignorant des sélections voulues et nécessaires. Destinés à la haute mission de collectionneurs de livres, ils ont réduit leur tâche à celle de…collecteurs !

C’est tout à fait insuffisant.

Malheur à qui les imitera !

En bibliophilie, le devoir professionnel demande de regarder, d’étudier, de juger et de choisir.

Est-ce donc si difficile !
Non ! Mais encore faut-il essayer !
Le champ est vaste et il existe de beaux livres en tous genres. Que l’illustration soit abondante ou brève, que le noir ou la couleur émaillent les pages, que les marges s’étalent ou se rétrécissent, peu importe ! Mais ce qu’il est indispensable de discerner c’est si un volume, par quelque signe précis, échappe à la vulgarité de l’industrie et se rallie aux choses de l’art.

De tous côtés affluent des livres sans défauts matériels. Papier du pur fil,  impressions en caractères neufs,  images abondantes adroitement habillées… ces mérites suffisent-t-ils à constituer un objet d’art ? Non ! Créer un objet d’art exige d’abord un artiste, dirait Monsieur de la Palisse.

Moi aussi ! Et j’aurai tout le monde avec moi !

Mais si l’on vient à peser le mot et la chose, les malentendus commencent. Trop de gens sont sacrés artistes, en notre matière, qu’il faudrait ramener au rang de passables ouvriers. Artisans consciencieux très aptes à mettre au point des livres honorablement corrects et non à tailler le morceau brillant qu’attendent les grandes bibliothèques.


Le livre de bibliophile doit revêtir un caractère propre, une physionomie personnelle, une allure spéciale. De la foule des livres honorables il émergera sans effort, captivera l’œil du vrai connaisseur comme certains types de femmes dans une compagnie élégante. Mais oui, là aussi toutes les toilettes viennent des bons faiseurs, les pierreries sont vraies et les manières  élégantes. Combien de salons cependant faut-il parcourir pendant la «saison » pour rencontrer une créature humaine privilégiée, vers laquelle, instinctivement, l’homme se retournera fouetté par une surprise de beauté ?

Point d’œuvre d’art sans beauté ! Point de beauté artistique sans les rehauts de l’originalité !

Et alors, nous conviendrons volontiers que la confection d’un livre présente une double difficulté : l’ordonnance des éléments matériels et le choix du décor ; une erreur de typographie le déshonore aussi sûrement qu’une maladresse d’illustration.

Est-ce à dire que, pour équilibrer une page estimable, vous exigiez du génie ? Tant s’en faut ! Une parcelle d’invention suffit.


Un détail, minime en apparence, marquera parfois une étape heureuse dans cette poursuite de l’inédit.


Le renouveau des types typographiques si difficiles à faire évoluer entre la monotonie des formes trop vues et les incohérences des tentatives insuffisamment étudiées, marchera toujours en tête de ces excursions vers le progrès. Mais, aussi, l’ajustage ingénieux d’un titre courant ou sa suppression, la place d’un numérotage, l’interlignage  opportun, la couleur des initiales, un parti pris dans les alinéas jettera souvent dans un plat fade le condiment  subtil propre à ravir les gourmets.

Juger des illustrations comporte des difficultés supérieures. Le maquillage des femmes n’est rien, comparé à la tromperie dans les livres bien fait avec des matériaux médiocres. Point de mirage plus dangereux pour le bibliophile ! Et ces livres là sont légions qui vous guettent au coin des boutiques, coquettement habillés, ficelés, parés, malins montrant un bout d’image comme d’autres lâches un coin de peau, clignant de l’œil et prometteurs d’agrément.

Faut-il leur tourner le dos ?

Gardez vous en bien !

Que chacun prenne son plaisir où il trouve ! Mais qu’il ménage son admiration.

Hé ! Oui ! La chair est faible ! Quel homme n’a trouvé des douceurs auprès de telles personnes sans éclat, dont le succès fut d’offrir, avec une allure bonne fille, des charmes dépourvus de lignes académiques, opportunément ? Ainsi viennent sournoisement les petits livres rondouillards ! Accueillez bonnement leur bonhomie si leur allure est bonhomme ; souriez de leurs prétentions si ils font les pédants ; et passez-en votre envie !

Mais en jouissant de votre emplette ne faites pas le malin parce que vous auriez un « État» de plus que les camarades. Ce feuillet témoignera peut-être que vous avez versé un supplément appréciable dans la poche de l’éditeur, mais que vous possédiez un exemplaire supérieur ? Non ! Ce n’est pas à l’épaisseur que se jauge la qualité des livres. Aussi, quand vous vous serez diverti en feuilletant votre recueil d’images, ouvrez votre meuble, et posez l’objet doucement sur l’étagère du  fond. Quant à la place d’honneur, gardez là pour des joies plus durables et reprenez la chasse dure et passionnante du livre de  bibliophile. Ils sont rares ! Disais-je en commençant, mais encore assez nombreux pour que l’aurore du XXe siècle en illumine une pléiade éclatante. Il ne m’appartient pas d’en désigner des exemples. Que chacun suive son instinct. Mais j’ai le droit d’affirmer qu’on trouvera les meilleurs parmi ceux qu‘illustra directement la main de l’artiste. Toute reproduction, si habile soit-elle, laisse place à un risque d’interprétation qui toujours déforme quelque chose. Encore conviendrons-nous volontiers qu’aujourd’hui certains maîtres du fac-similé rappellent, en les dépassant, les Demarteau et les Bonnet. Nul n’atteignit jamais la virtuosité de Bertrand transportant sur le cuivre des aquarelles inquiétantes de Rops, ni la précieuse exactitude des quatre frères Beltran fixant Maurice Denis parmi les belles pages de la« Vita Nova » ni les demies-teintes de leur père incrustant dans le bois un lavis de Constantin Guy ? Mais cette concession faite à des talents spéciaux, nous maintenons qu’il leur faut céder le pas à l’illustration originale. Et, là même, il convient de signaler une élite. C’est l’ouvrage choisi, aimé, choyé, caressé, paré, décoré, édité par illustrateur lui-même, à ses risques et périls, loin des pressions de l’éditeur, pour sa propre joie. Voilà la fine fleur des livres de bibliophile, parce que celui-là est essentiellement, livre d’art ; et il est livre d’art parce qu’il est intégralement œuvre d’artiste. Tout est là !

Peu m’importe que des professeurs y relèvent amèrement quelque dédain des règles fondamentales ou le mépris d’un certain« bon goût» suivant la formule ; licence techniques ou hardiesse d’allure ne changeront rien au principe. Des détails de métier n’altèrent point une œuvre d’art.


Aussi ai-je vu naître avec délice le présent livre. Marchant sur les traces généreuses des Lepère, des Louis Legrand, des Jeanniot, voici que Lunois se dévoue aux bibliophiles ! Combien nous devons faire fête à ces grands artistes, lorsque pour notre joie, ils se mettent à l’ouvrage et renoncent, durant de long mois, aux éclats d’une gloire déjà sûre, au charme du travail familier ! Si dur est ce travail d’illustrateur, avec des compensations si modeste ! Bien peu, même parmi les plus érudits amateurs de livres, soupçonnent l’effort d’imagination, la tension d’esprit, les difficultés d’exécution, le travail manuel, les tortures morales d’un illustrateur consciencieux.  À peindre un tableau, à dessiner une lithographie, à mordre un grand cuivre, l’artiste gagne plus en quelques jours qu’à se courber, pendant un an sur des vignettes. Aussi lorsque que la fierté instinctive et supérieure d’un artiste véritable le pousse un jour à parer l’écriture et la pensée d’un écrivain favori, nul doute que le travail aussi spontanément entrepris porte l’empreinte de cet effort désintéressé qui marque noblement les œuvres capitales.

Et c’est pourquoi je me suis pris de si vive sympathie pour la jolie chose qu’il m’est permis de présenter à mes frères et amis, les vrais bibliophiles.


Ici tout commande l’attention, et si j’obéissais à mon  instinct, combien je m’attarderais volontiers à détailler les mérites dont j’ai subi l’enchantement. Une pudeur me retient : une crainte aiguë de mériter le reproche que j’ai adressé à tant d’autres pour, en tous sens, en toute matière, en tout lieu de m’avoir imposé, sous couleur de critique artistique et littéraire, leur goût leur choix et leurs jugements. Que de fois, en admirant la science, l’érudition, le discernement, la dialectique, la méthode, l’analyse, la synthèse, la logique invincible de ces hommes d’élite, je les ai maudit ! En me comblant de leur  supériorité  ne me privait-il pas  de la plus intime joie, celle de découvrir seul les trésors qu’ils répandaient si copieusement à mes pieds ! C’est trop, j’en aurais peut-être négligé les neuf-dixième, et à tort ; mais combien la chasse personnelle eu réjouit davantage les secrets amours-propres de ma perspicacité ! Et voilà pourquoi je me fais scrupule d’imposer à personne mes plaisirs, certain qu’un avertissement suffit à ceux que j’avise, pour que, lancés dans le bon sentier,  ils cueillent seuls et à leur gré, les fleurs du chemin.

Qu’il me soit permis, cependant, de signaler combien ce livre marque une étape importante dans les visions de Lunois. Brûlé depuis dix ans par le soleil brutal de notre Afrique, le voici qui va se rafraîchir dans les glaces de la Scandinavie, abandonnant, tout l’or du désert Libyque ! Il lâche les mauresques et Carmen pour les  sirènes, les cigognes et les kobolds ! Andersen et son pays ont conquis l’homme des  oasis !

Soyons justes : j’imagine qu’une complice a favorisé la capture. La compatriote de l’écrivain, qui avait entrepris de le traduire aux côtés de Lunois, prêtait certainement au compteur norvégien des grâces toutes spéciales. Au risque d’être indiscret je sens bien que cette collaboration intime aida puissamment l’artiste appuyé sur son épouse à conduire son rapport.
Aussi bien, en changeant de milieu, Lunois  a tout métamorphosé en sa manière.

Que nous voici loin de ces fameuses lithographies aux couleurs vives ! Non seulement ils les abandonnent, mais, par un coup d’audace, bravant toutes les traditions, il plante la tache d’une eau forte franche au milieu d’un parterre de bois en couleurs dont il peignit le modèle comme des ailes de papillon, et qui s’éparpillent, tout autour, teintés par l’incision subtile de Mademoiselle Suzanne Lepère, en délicates floraisons d’un idéal printemps. Et cela se tient aussi bellement qu’une masse de sapins sombres surgie de neiges irisées.

Voyez encore où conduit la logique du style : parmi le texte noir, ça et là, passent des mots brillants comme des pierres précieuses. En même temps qu’ils égaient l’aspect de la page, ils y soulignent l’importance du verbe où l’écrivain accentue sa pensée. Et, dans cette littérature, dans laquelle les symboles et les mythes se croisent et se heurtent avec des prosaïsmes de la vie et les truismes d’un bon sens narquois, il arrive ainsi que les idées prennent corps dans une matière de même essence esthétique.

Voilà plus qu’il n’en faut pour donner à ce volume droit de cité parmi les meilleurs et droit d’entrée chez les plus difficiles.

Honneur et merci à Lunois pour nous avoir offert un aspect neuf du vrai livre de bibliophile !


Eugène Rodrigues