lundi 25 juillet 2011

Pourquoi « Lis Tes Ratures » ?

Pourquoi « Lis Tes Ratures » ?

Nombreuses sont les personnes qui, passant devant l’enseigne de ma boutique se disent à plus ou moins haute voix :
« Lis…tes…ratures…ah oui ! »
Les réactions et commentaires sur ce jeu de mot, enthousiastes ou consternés, ne manquent pas.
Il faut parfois un certain temps au passant-lecteur pour déchiffrer ces trois simples mots…lis…tes…ratures. Combien de fois ai-je entendu lire « lisse tès raturès » ?. Je ne les compte plus. Autant dire tout de suite qu’il n’est pas rare que ces Champollion du lèche-vitrine se détournent alors du magasin en haussant les épaules, n’ayant visiblement rien compris à ce qu’ils venaient de lire…sans doute quelque langue barbare. Du russe ou du grec peut-être, les livres ont l’air tellement anciens. Car c’est bien connu, un ouvrage qui a plus de vingt ans est forcément dans une langue morte.
Les enfants, parfois forts jeunes, non seulement lisent sans accroc les quatre syllabes, en comprennent le sens premier mais saisissent souvent presque instantanément le sous-entendu.
Faut-il y voir une plus grande ouverture à la musicalité du langage, à la poésie ? L’adulte ne perçoit-il que l’usage strictement fonctionnel du mot, laissant au rebut son pouvoir évocatoire ?
Mais qu’en est-il exactement de ce jeu de mot ?
Choisir un nom de magasin, qui plus est, de librairie se révèle être parfois plus compliqué qu’il n’y paraît. Il faut que ce nom marque les esprits, soit si possible en rapport avec la marchandise proposée tout en étant un peu original et porteur de sens. Car oui, un jeu de mot peut faire sourire, et ce n’est pas là la moindre de ses qualités mnémotechniques mais peut aussi donner à penser.
Ceux qui connaissent la boutique savent la place prépondérante que tient la littérature (les littératures devrais-je dire tant elle est protéiforme) sur nos tablettes. Or le processus de création littéraire passe nécessairement par les ratures, les biffures, les scories, collages et surtout maintes relectures. Voyez les manuscrits de Flaubert, les épreuves de Balzac ou les placards de Proust. Quoi de plus représentatif de la gestation littéraire que la rature ?
Non, ce jeu de mot n’est pas anodin. Il n’est pas plus le fruit du hasard qu’une simple « blague potache » comme l’avait proféré un « chroniquailleur » de revue à la vue courte. Qu’il fasse sourire est légitime mais peut-on le placer au même niveau qu’une enseigne de coiffeur ? Mon avis est « défini’tif ». Certes non.
Il va de soit que je ne revendique nullement ni l’invention, ni l’usage du jeu de mot. Celui-ci n’a pas d’âge et il me semblerait bien vain d’en chercher la première occurrence. Rappelons seulement que les surréalistes en firent un usage immodéré et que Picabia le déclina en « Lits et Ratures ».
Rendons à César ce qui est à César, l'idée m'est venue à la lecture du catalogue d'un éminent confrère sur la couverture duquel était décliné le mot "littérature" de multiples manières. L'une d'elles fit mon bonheur et je l'en remercie encore aujourd'hui.
Christophe
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