mercredi 4 septembre 2013

"Sauvez Venise !" par Jean Lorrain


"Venise" aquarelle de Gustave Moreau

Lettre à Octave Uzanne, Venise, ce samedi 1er Octobre 1898
"Si j'aime Venise...mon cher ami ? Mais c'est à dire que c'est la Ville élue, que c'est ma Ville. [...] Venise est la plus intense, la plus grande émotion de ma vie. [...]"

En octobre, 1898, Jean Lorrain séjourne pour la première fois à Venise au cours d'un voyage qui l'aura mené en Allemagne, en Suisse puis dans le nord de l'Italie après un court passage à Marseille. Sur les conseils de son ami Octave Uzanne (l'un de ses témoins lors de son duel contre Marcel Proust le 6 février 1897), il se rend donc à Venise et y reçoit un un choc émotionnel et artistique sans précédent : Venise est SA ville. Entre 1898 et sa mort en 1906, il n'y séjournera pas moins de quatre fois (octobre 1898 / septembre 1900 / Octobre 1901 / Octobre 1904).
Voyageant seul ou accompagné de sa mère (mais logés séparément) il y fuit Paris, "la ville empoisonnée" et ses automobiles... 

Henri de Régnier
Octave Uzanne


Lors de son premier séjour, il y rencontre Henri de Régnier, autre thuriféraire de la cité des doge. En 1901 il y fera la connaissance du comte Adelsward-Fersen, rencontre fortuite qui lui causera bien des ennuis lors du scandale du procès de celui-ci en 1903. Ce dernier avait en effet déclaré devant la cour d'assise s'être quelque peu inspiré des œuvres de Lorrain pour organiser ses "tableaux vivants" dans le goût grec...

Jacques Adelsward-Fersen
Les 1er et 15 avril 1905, il offre au public, dans les colonnes de la Revue Illustrée, un long chant d'amour à sa ville élue. Ce texte intitulé "Venise" sera repris en 1921 dans "Voyages", recueil collectif publié par Georges Normandy et illustré par André Deslignières chez Edouard Joseph, collection l'Edition Originale. Ce même texte fait l'objet d'une édition séparée sous la direction d'Eric Walbeck aux éditions La Bibliothèque, collection L'écrivain voyageur (Paris 1998).

Quelques semaine plus tôt, sur un ton nettement plus nostalgique, il avait donné aux lecteurs de Je Sais Tout, "Sauvez Venise" dont certains passages seront repris et développés dans le texte de la Revue Illustrée.

Je sais tout

1ère Année N°II 15 mars 1905



Sauvez Venise !


Par Jean Lorrain

L’Art pousse un cri d’alarme. Venise, une des plus magnifiques cité du monde, est-elle condamnée à disparaître, effritée par la vieillesse ? Les fresques se crevassent, les dalles se disjoignent, les monuments, illustres infirmes, ont besoin d’échafaudages. Sauvons Venise !



A la voix musicale et lointaine des cloches,

Suivre au ras d’une eau grise et lourde, où fume encore

Immobile incendie, une Venise en or,

Le bateau de Trieste et ses lentes approches !...



La splendeur d’un passé de gloire et d’aventures

Surgit avec la nuit des canaux et du port.

Un horizon de flamme embrase les mâtures,

Des campaniles d’ambre allument un ciel mort :



La lagune où s’effile un vol noir de gondoles,

Agonise, s’éteint : deux ombres, deux coupoles :

La Salute encor claire et San Giogia Maggior



La ville flotte au loin, immense gemme éclose

Au ras des flots nacrés d’un soir d’apothéose !

Venise, ô perle blonde, ô fabuleux décor !



Eh bien ! le fabuleux décor est menacé. Cette invraisemblable et chimérique éclosion de clochers, de campaniles, de dômes et de palais, qu’est Venise apparue, tel un gigantesque madrépore, au dessus de ses lagunes et de ses canaux, cette floraison de métal et de marbre jaillie entre le ciel et l’eau, cette vision vertigineuse et calme de la gloire des siècles prolongée et figée entre des reflets de nuages et des nuées de soies nuancés par tous les frissons de la mer, cette Ville de l’eau, qui est bien plus encore un immense palais qu’une ville (car ses places dallées de marbre, ses rues étroites également pavées de surfaces lisses et planes, à chaque instant coupées de degrés d’escaliers et d’arches de ponts, font de Venise un hallucinant et colossal palais de Palladio), cette Venise si belle que les gondoliers avec la sûreté des métaphores populaires disent couramment en la vantant aux étrangers : Venezia, regina del mare ei sorella della luna, Venise, reine de la mer et sœur de la lune, cette courtisane de l’Adriatique, que M. Maurice Barrès veut voir à l’agonie et que la sensualité italienne d’un d’Annunzio compare à l’intérieur flambant et gemmé d’une grenade trop mûre, éclatant de partout d’un sang généreux, cette Venise que Tiepolo a peinte sous les traits d’une dogaresse accueillant, nonchalamment couchée, l’offrande des poissons et des coquillages d’un Neptune asservi, toute cette beauté, tous ces souvenirs, toutes cette merveilles de la légende et de l’histoire, toute cette nostalgie d’un passé gardé presque intact jusqu’à nous, cet incomparable trésor des siècles et cette chose unique au monde, une ville qui depuis cinq cents ans n’a pas bougée, (les vieux lions de Saint Marc, peints sur bois du palais ducal, nous montre la riva des shiovani, le palais des Doges et la piazzetta, tels qu’ils sont encore aujourd’hui, et ces peintures datent de 1100), eh bien, tout cela, si l’on n’y met bon ordre, va disparaître !

Venise est vraiment menacée, et si les architectes et les ingénieurs appelés au secours de la Cité des Doges ne trouvent pas le moyen de raffermir son sol mouvant et de consolider ses pilotis, si la science invoquée n’accourt pas en aide à l’art qui titube, la Reine de l’Adriatique aura le sort de la ville d’Ys, mais il n’y aura pas besoin de renverser la digue de Malamoco. Pour submerger la République.

Venise s’enfoncera d’elle-même dans la vase séculaire de ses canaux. Il y a déjà des siècles que son sol s’affaisse.

  
Peintures de Tiepolo au Palais Labia
Venise va-t-elle s’engloutir comme la légendaire ville d’Ys ?



            D’heure en heure, le dallage de ses palais se rapproche insensiblement du fond de la lagune, des piliers se tassent, des chapiteaux du palais des Doges ne sont déjà plus de niveau, les admirables mosaïques qui font un tapis de marbre à la basilique de Saint-Marc, se soulèvent et se creusent par places comme un tapis.

            Sur le Grand Canal, cette allée unique au monde, bordée de gloires et de palais, des vieilles demeures penchent et surplombent l’alignement. Déjà, la Municipalité les a condamnées. Leur chute imminente entrainerait fatalement celle des palais voisins, la moindre conservation est dangereuse à Venise, sur ce sol pourri et miné.

            Des réparations commencées il y a cinq ans viennent de sauver la Casa d’oro ; on se décide enfin à s’occuper du palais Labia abandonné à une fabrique d’étoffes et dont la salle des fêtes contient peut-être les plus beaux Tiepolo du monde ; le palais Dario, un des bijoux d’architecture du Grand Canal, va être démoli, démolie l’Abbatia, la curieuse petite abbaye au cloître si poétique dont la silhouette ruinée prépare si bien la splendeur blanche de la Salute. Heureusement, le palais Dario appartient-il à une fervente de Venise, la comtesse de la Baume Pluvinel, qui a fait numéroter pierre par pierre les motifs de sculpture et d’architecture de la façade, les rosaces de marbre incrustées entre chaque fenêtre, les arabesques des frontons, et le palais sera reconstruit tel quel, et la vielle façade réappliquée sur la maçonnerie neuve. Ce jeu de patience coûtera la bagatelle de deux cents mille francs, mais tous les palais menacés n’appartiennent pas à des comtesses de la Baume Pluvinel, j’ai déjà trouvé bien des vides sur le Canale Grande cet été à mon retour à Venise que je n’avais pas vu depuis quatre ans.

            J’y ai d’ailleurs constaté bien des absences. Disparu le Campanile dont l’effondrement donnait l’alarme en 1902…Rongé par la base, il s’écroulait de toute sa hauteur dans un gigantesque nuage de poussière et un effroyable fracas.

Effondrement du Campanile en 1902




L’écroulement du Campanile et les premières ruines de Venise.



            Il sonnait ainsi le glas de la ville menacée et, dénonçant le danger aux Vénitiens, demeurait même en mourant le Campanile, le Campanile, sentinelle de pierre et de brique de la République aux guetteurs toujours attentifs, les yeux fixés sur la lagune et sur la mer, le Campanile dont les cloches émues se tenaient toujours prêtes à signaler le Turc sur les flots et le Milanais sur la plaine…Mais en tombant il détruisait la merveilleuse Logetta, le plus curieux bijou peut-être de bronze et de marbre de l’art vénitien, c'est-à-dire la Pallas, la Paix, l’apollon et le Mercure de Sansovino et les plus beaux bas-reliefs qu’ait peut-être laissés le Benvenuto Cellini vénitien, et avec la Logetta, l’angle de la bibliothèque, dix mètres de portiques, de fenêtres sculptées, et de balustrades, déshonorant ainsi toute la Piazzetta et tout un coin de la Piazza.

            Ce Campanile ! il eût pu faire pis en tombant. Supposez que sa masse eût été s’abattre sur Saint-Marc ou même sur le palais des Doges, en face. La façade de Saint-Marc entamée eût été irréparable. Quant au palais des Doges, il est si malade qu’il se serait infailliblement écroulé. Il y a de tels affaissements dans ses fondations que les architectes prétendent que la chute du Campanile l’a sauvé. Il fallait que l‘un ou l’autre mourût, le Campanile ou le palais Ducale !

            Aujourd’hui des échafaudages et des palissades marquent l’emplacement du Campanile et de la Logetta ; Venise panse ses plaies, mais le Campanile pourra-t-il jamais rejaillir du sol ? la Logetta oui, cela sûrement, car des moulages et des photographies exactes permettront de reconstituer les chefs-d’œuvre anéantis, mais le Campanile ! Le sol friable et usée pourra-t-il soutenir de nouvelles fondations ? les Vénitiens n’osent avouer la vérité dans la crainte d’effarer les étrangers, les étrangers qui sont maintenant la seule raison de vivre de Venise, et j’ai bien peur de ne plus jamais revoir la longue et svelte silhouette du Campanile au-dessus des cinq dômes de marbre et de la double ascension d’anges en prière de Saint-Marc.

             Saint-Marc. On ne raconte ni Saint-Marc ni San Giogio Maggiore, où le lion d’or ailé de la Piazetta faisant pendant au Saint Theodoro debout sur la colonne de granit ! On n’évoque pas plus le palais des Doges et la colonnade unique aux chapiteaux ombrés par les siècles des admirables Procuraties.

            Venise et la place Saint-Marc, c’est le complet épanouissement de l’aristocratie et de l’âme artiste d’un peuple, bercé pendant des siècles dans de la gloire et de la magnificence, et cela au milieu du plus imprévu et du plus splendide décor, parmi le ciel et l’eau, entre des reflets de nuages, de lagunes et de mer.

            Eh bien, tout cela est frappé de mort, tout cela va disparaître. Il y a des échafaudages dans Saint-Marc, on essaye, on tente d’en consolider les voûtes, sans trop entamer l’or sourdement éclatant des mosaïques, et dans ces chapelles latérales toutes de pénombre et de clair obscur, de loggias, d’escaliers et de rampes, de portiques et de balustrades, où des lampadaires bossués de gemmes brûlent, reflétés dans des murailles d’onyx et de porphyre si anciens et si usés sous les doigts des fidèles, qu’ils en sont devenus gras et tièdes au toucher comme de la cire avec, dans leur dureté amollie, un parfum invétéré d’encens…Dans cette atmosphère unique au monde de ferveur et de recueillement imprégnée de la foi odorante des siècles, il y a aujourd’hui des charpentes, des appentis et des échelles.

            Que dirai-je du palais des Doges ?

            Si Saint-Marc est la religion et la foi de Venise, le palais des Doges en est l’histoire, c’en est l’art aussi. Le palais des Doges ! Je fais grâce à toute l’architecture de Venise inscrite dans ses marbres et ses revêtements de brique rose depuis Giovanni Buon et toute la famille des Buon, Pantaleone et Bartholomeo Buon le vieux jusqu’à Antonio Rizzo et Lombardo, le grand architecte vénitien, mais le palais des Doges, ce sont toutes les gloire de la République, ses batailles et ses victoires sur le Turc, le Véronais et le Pisan, ses luttes séculaires contre Gênes…Lépante et Don Juan d’Autriche, Cattaro et Zara, la prise de Constantinople, Frédéric Barberousse à genoux humilié aux portes de Saint-Marc, les ambassadeurs du Pape au Sénat, et les couronnements et les intrigues, Catarina Cornaro et les compétitions autours du royaume de Chypre, Henri III à Venise, la Sicile en échec, proclamés, chantés et peints aux plafonds et aux murs de plus de dix-huit salles par le Bassano, les Palma, le Titien, le Tintoret et les Véronèse, tandis qu’au centre de la salle du Conseil des Dix flamboie et s’épanouie l’immortelle Venise triomphante de Paolo Caliari !...Le Palais des Doges enfin, c’est aussi du drame et de la littérature, c’est Marino Faliero sur l’escalier des Géants, c’est la Venise sauvée d’Otway et, avant Casimir Delavigne, c’est Othello, le Marchand de Venise et les plus beaux drames de Shakespeare.

Le Triomphe de Venise par Paul Caliari dit Véronèse




Le palais des Doges, gloire séculaire déshonoré par les échafaudages.



Eh bien, le Palais des Doges s’affaisse. Il y a des échafaudages dans ses salles, on en répare et consolide les murs, d’immenses toiles ont été déplacées qui se dressent maintenant à même les parquets comme au centre d’un atelier, des fresques oubliées ont surgi derrière les Bassano et les Titien déplacés, fresques qui ne pourront être sauvées puisque les maçons sont déjà après, et le spectacle de toutes ces gloires et de tous ces fastes tombés aux mains des plâtriers est une chose si triste qu’à mon dernier voyage, je n’ai même pas voulu entrer au Palais des Doges, le cœur en deuil par les récits qui m’en étaient faits.

D’ailleurs, les ouvriers sont partout, des échafaudages déshonorent maintenant les Procuraties, les vieilles Procuraties du Lombardo, de Bartholomeo Buone et de Bergamasco. Des piliers de bois en étayent les arcades devant Quadri, toute la place Saint-Marc est masquée d’échafaudages.

Les Procuraties, toute la partie qui donne sur le petit canal et la petite rue derrière, menace ruine, et de lourds madriers posés en travers de la rue les soutiennent. Il y a des échafaudages à San Giovanni e Paulo, il y en a aux Frari, les deux plus grandes et les deux plus belles églises de Venise après Saint-Marc, les églises des tombeaux.

San Giovanni e Paulo est le lieu de sépulture des Doges, les Frari, une espèce de Panthéon des grands généraux et des grands amiraux de la République. Les Bragadin, les Moncenigo, les Zéno, les Morosini, les Loredan, les Vandramin, les Veniere, les Valier, les Corner. Tout le livre d’or de la noblesse vénitienne, étage dans les deux nefs de San Giovanni, la magnificence funèbre d’admirables tombeaux ;  la plupart des statues sont descendues des sarcophages de marbre encastrés haut dans les murs, les Victoires ailées des allégories qui les veillaient les ont suivies dans l’ombre poussiéreuse des sacristies ; et les consoles sculptées qui semblaient exhausser leur sommeil vers les voûtes, ne soutiennent plus que le vide.

Le poids de tant de gloires immortalisées dans le marbre et le métal est devenu un danger pour l’église, d’énormes crevasses sont là, apparentes dans les murs et pour les réparer il a fallut déménager toute cette splendeur. Le même spectacle lamentable vous attend aux Frari, on y a déménagés les généraux et les amiraux comme à San Giovanni on a déménagé les Doges. Une palissade de planches dérobe le mausolée de Canova, une palissade déshonore le chœur et ses stalles admirable ; la sacristie et ses boiseries Renaissance sont la proie des ouvriers. Aux Frari, on a déménagé jusqu’aux tableaux, et la Vierge de Bellini et les deux Tiepolo du plafond.

La crevasse et la fissure, les ennemies de Venise ! Hélas ; elles sont partout, elles sont dans la Basilique, elles sont dans l’Eglise, fendant le mur, entr’ouvrant le sol, lézardant le plafond.

Vénitiens, veillez, veillez pour que Venise ne devienne pas la ville d’Ys de l’Adriatique ; héritiers d’un des plus riches trésors des siècles, défendez-la contre la mort : Sauvez Venise !

Jean Lorrain

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